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26 mars 2014 3 26 /03 /mars /2014 18:54

     Je m'aperçois que je n'avais pas même présenté cette conférence, qui a eu lieu hier soir devant un public fourni et subjugué.

Bela-Bartok
Bartók, 1881-1945

    Robert Bichet avait donc prévu d'y présenter Béla Bartók, ce compositeur hongrois plutôt méconnu en France, du moins du grand public.

Conférence Bartok 01

    Bien sûr, il y avait d'abord son aspect énergique, dynamique, et les racines cherchées dans le folklore local, du moins en ce qui concerne les Images hongroises pour orchestre qui ouvrirent le sujet, et la Suite de danses qui leur succéda. C'est d'ailleurs sous cet aspect que l'on connaît le mieux ce compositeur chez nous, le considérant parfois comme un artiste  surtout représentatif de son pays. Et c'est avec un enthousiasme communicatif que Robert fit comprendre à son public combien ce petit homme réservé et presque timide savait puiser la force dans les profondeurs de la terre et la restituer avec une orchestration riche en cordes graves - violoncelles et contrebasses - auxquelles, pour la mélodie d'esprit populaire, s'ajoutaient des clarinettes ou des flûtes - ou parfois même le cymbalum, instrument à cordes frappées d'origine locale, dans la Rhapsodie n°1 pour orchestre.

   Il nous montra aussi comme dans ses débuts ce petit prodige, qui avait appris le piano avec sa mère mais pensait que la composition "ne s'apprenait pas", était prêt à rencontrer Claude Debussy qu'il admirait entre tous, "même si celui-ci le traitait comme un imbécile" (ce qu'il faisait paraît-il couramment vis-à-vis de ses admirateurs, car il était d'une impertinence rare).

   Grand ami de la France dont il maniait parfaitement la langue, Bartók avait paraît-il vu avec consternation l'Autriche s'allier avec l'Allemagne dans le conflit de 1914, et c'est avec horreur qu'il connut la montée du nazisme - jusqu'à l'obligation qui lui  fut faite d'émigrer aux États-Unis, où il termina ses jours frappé par une leucémie, mais toujours aussi vigoureux dans sa musique.

Conference-Bartok-02.jpg

   Évoquant rapidement l'influence de Debussy dans les Images op.10 pour orchestre, puis celle de Stravinsky dans les ballets-pantomimes Le Prince de Bois et Le Mandarin Merveilleux, il annonça l'Opéra en un Acte Le Château de Barbe-Bleue en précisant qu'il le gardait pour la fin, ayant fait à son sujet des découvertes méritant qu'il s'y attache plus longuement.

    Et de s'exclamer sur le bonheur que lui apportait sa position de conférencier, lui permettant de redécouvrir tant de choses ; car affirmait-il, ce n'est pas sur internet qu'il allait chercher des renseignements, mais sur de bons livres dont il nous recommandait la lecture, tels celui de Pierrette Mari, ou l'excellent ouvrage de Pierre Citron, rempli d'anecdotes, de citations et de témoignages vivants ... Et de remercier vivement le public ainsi qu'André Laignel, maire de la ville, pour lui offrir cette opportunité de s'abreuver ainsi à la source du génie.

Conference-Bartok-03.jpg

   Soucieuse de ne gêner personne en prenant mes photos, je m'essayai à la prise de vue "haute sensibilité" sans flash, ce qui fit ressortir plus que jamais la luminosité énorme que les spots d'éclairage apportaient à son visage...


 

    Il évoqua encore  les deux premiers concertos pour piano, insistant sur l'aspect "percussion" adopté par Bartók pour cet instrument à l'instar de Stravinski (c'est particulièrement net pour le premier, dont vous avez ci-dessus le premier mouvement une peu rude il est vrai) ; parla de la Musique pour cordes, percussion et célesta et reporta pour la conclusion le Concerto pour orchestre en se désolant de ne pouvoir nous faire tout entendre, le temps étant limité ; et enfin il consacra près d'une demi-heure à la présentation du Château de Barbe-Bleue

chateau-de-Barbe-Bleue.jpg
Image du décor initial tiré de ce site où vous avez un excellent article concernant l'Opéra, articulé autour de la découverte de l'inconscient par Freud.

 

     Beaucoup de gens considèrent en effet à tort cette oeuvre comme lugubre et austère. Robert y voit au contraire une forêt de symboles, apportés par le librettiste et grand ami de Bartók, le poète Béla Balázs. À l'instar de Maeterlinck pour le Pelléas et Mélisande que Debussy mit en musique, Balázs manie dans cette oeuvre des symboles puissants, à commencer par les sept portes qui servent d'ouvertures à ce hall obscur de château, et les quatre femmes qui le visitent - la dernière étant "la plus belle" : l'héroïne, Judith.

   On découvre ainsi que Barbe-Bleue, loin d'être ce despote sanguinaire que l'on connaît habituellement, est simplement l'image de l'homme enfermé dans sa prison de chair (le château en pierre), et qui est coupé de sa patrie de lumière originelle. Lorsqu'il "ouvre les portes", il découvre ses richesses, ses faiblesses aussi : chacune offre un aspect de lui-même, visions symboliques de ses qualités et de ses défauts, des dons ou faiblesses dont il a hérité. Et chaque "femme" qui le visite est comme une expérience que lui apporte la vie, expérience destinée à le rapprocher de sa condition réelle d'être de lumière... On ne peut s'empêcher de songer au second Faust de Goethe avec cette fin particulièrement somptueuse qui a inspiré Gustav Mahler dans sa huitième symphonie

« Das Ewig-Weibliche zieht uns hinan »

(« L'Éternel-Féminin nous tire vers le haut »)

   La première femme, venue à l'aube, Robert la compare à la Force (celle de la jeunesse, me dis-je) ; la seconde, venue à midi, Robert la compare à la Beauté (celle que l'on connaît à l'âge des amours, au début de l'âge adulte ai-je alors pensé) ; la troisième enfin, venue au crépuscule, Robert l'appelle la Sagesse (sans doute parce qu'elle vient avec l'expérience et le recul, vers la soixantaine) ; mais Judith, la plus belle et qui arrive à minuit, dans sa robe éclatante d'étoiles, n'est-elle pas le symbole de l'Illumination ? En tous cas - et c'est ce qui rend triste cet opéra -, toutes disparaissent derrière une porte qui se referme, laissant le héros dans ses ténèbres initiales ; et nous laissant nous-mêmes songer que sans ces merveilleuses vertus, nous sommes bien peu de chose sur cette terre... Mais en perdant l'une après l'autre ces femmes qui l'éclairaient (comme la rose éclairait le Petit Prince *!), Barbe-Bleue n'est pas sans nous rappeler le personnage de Golaud, qui à la fin de Pelléas dit :

« Je vais mourir ici comme un aveugle » ...


Conference-Bartok-05.jpg


« Elle m'embaumait et m'éclairait ! Mais j'étais trop jeune pour savoir l'aimer...»

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Publié par Martine Maillard - dans Cours - conférences
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commentaires

bultheel viviane 08/02/2016 10:48

Toujours beaucoup d'émotion et de sensibilité !Merci à toi Robert ainsi qu'à Martine, sans qui, tes oeuvres musicales et poétiques ne seraient pas toujours dévoilées Viviane

Martine Maillard 08/02/2016 10:51

Merci ma chère Viviane ! Grosses bises.

ANTIOCHUS 04/04/2014 17:11

Merci pour cet article consacré à un musicien dont on parle peu ... et que j'aime infiniment !
Antiochus

Martine Maillard 04/04/2014 18:19



 Voilà qui m'enchante, Antiochus ! Merci à toi et bonne journée dans la musique !



marlou 03/04/2014 05:45

Très intéressant...

Martine Maillard 03/04/2014 22:20



Merci Marlou, pour ton passage toujours amical ! 



bosquet 31/03/2014 09:23

Je dirais sans aucun doute une des meilleures conférences de notre ami Robert mais il faut avouer qu'elles étaient toutes meilleures ...

Martine Maillard 31/03/2014 17:38



A chaque fois il nous transporte sur des sommets !!  Merci Alain.



Rémi-Ange Couzinet 29/03/2014 00:17

Normal, Robert est un compositeur éclairé qui a su me faire aimer la musique contemporaine, alors qui mieux que lui pourrait nous faire découvrir un autre compositeur ? La musique n'est-elle
pas une lumière qui éclaire l'intérieur de nos corps ténébreux pour en dévoiler les secrets. Même aveugle mon plaisir ne serait pas gâché, on ne peut avoir meilleur conférencier.

Martine Maillard 29/03/2014 09:50



Merci, Rémi ! Je vais te faire passer la vidéo que j'ai réalisée sur son commentaire du Château de Barbe-Bleue, tu verras comme c'est beau ... grosses bises !



Viviane 28/03/2014 08:24

Une fois encore belle prestation et beau don de récit que tu nous offres ici-même Valentine. Et l'extrait choisi est un de ceux qui me plaisent le plus. Je n'ai jamais été fan de Bartok, le
trouvant assez rébarbatif dans son oeuvre pianistique, voire déroutant. Mais le Château de Barbe Bleue est une merveille et ses danses roumaines aussi... http://www.youtube.com/watch?v=pc1BZ6lPwic

Martine Maillard 28/03/2014 10:09



Et le concerto pour orchestre ! Et le divertimento pour cordes ! Et le 3e concerto pour piano ! Mais je suis d'accord avec toi, c'est un musicien assez austère, et dans son oeuvre pianistique
(=microkosmos) je ne l'ai jamais suivi... Merci de ton passage, Viviane !



bultheel 28/03/2014 07:40

Félicitations,une fois de plus ,pour la richesse des commentaires, précis et enthousiastes,qui nous donnent l'impression d'avoir assisté à cette conférence Merci à vous deux Viviane

Martine Maillard 28/03/2014 10:10



  Merci Viviane ; j'avais fait une légère erreur au sujet du cymbalum, je viens de la corriger. Bises !



Phène 28/03/2014 07:13

Quel bel article ! Un texte très enrichissant illustré par de magnifiques photos. Merci à tous les deux... Chaleureusement

Martine Maillard 28/03/2014 10:14



Merci, ma chère Phène ! 



Profil

  • Martine Maillard
  • "C'est quand on est enfant qu'on emmagasine dans son cœur les choses les plus importantes de la vie" , dit souvent Robert Bichet.    

Je souhaite vous faire partager ici son enthousiasme et ses passions.
  • "C'est quand on est enfant qu'on emmagasine dans son cœur les choses les plus importantes de la vie" , dit souvent Robert Bichet. Je souhaite vous faire partager ici son enthousiasme et ses passions.

Présentation

Né en 1947, Robert Bichet reçut d'abord  une formation de musicien au Conservatoire National de Région de Tours en hautbois puis en écriture. Simultanément il publia deux recueils de poèmes sur la Région de Tours et commença à peindre sous l'influence de Pierre Dupas.

            Arrivé à Paris en 1970, il suivit durant deux années le stage de formation organisé par le Groupe de Recherches Musicales de Radio France et le Conservatoire National Supérieur de Paris, puis reçut une formation universitaire à la Faculté de Paris VIII où il fut admis au grade de licencié dans les départements de Musique et d'Arts Plastiques. 

          Tandis que deux nouveaux recueils de poèmes voyaient le jour, il s'initia à la gravure et commença à développer une technique d'encres soufflées. Par ailleurs ses relations avec de multiples amis instrumentistes enrichit sa connaissance des divers instruments et lui permit d'envisager une écriture musicale basée sur des masses sonores où apparaissent en relief des solistes dont tous les moyens sont mis en valeur. Cette exigence de recherche instrumentale lui valut une édition musicale à compte d'éditeur (chez Henri Lemoine) de son "Désert II" pour hautbois.

          Après avoir enseigné dans divers collèges de la Région Parisienne et avoir réussi à y insuffler un élan vers l'expression musicale contemporaine, il fut nommé en 1981 directeur du Conservatoire Municipal de Musique d'Issoudun (Indre), où conjointement à ses activités d'administrateur il développa largement sa peinture,  sa poésie et sa musique, par des créations originales spécialement conçues  pour ses élèves, ou même pour les enfants des écoles, appelés à participer.

        Retraité depuis 2007 il poursuit ardemment par des cours, des conférences, des animations, des concerts et des expositions, le but qu'il s'est fixé :  amener chacun à éveiller le poète qui sommeille en lui, en prenant conscience que tout être humain est un créateur.       

L'Art vient d'ailleurs, il est sacré.

L'artiste n'est qu'un transmetteur capable de s'émerveiller.

Quels que soient sa race, son sexe, son âge, sa condition sociale, tout être humain a la possibilité de dire ou de penser : "c'est beau... ... ... "

C'est à cet instant qu'il devient poète.

S'il s'autorise à créer envers et contre tous, il devient alors artiste, nourri par l'énergie d'une force intérieure qui le dépasse et qui le guide.

Robert Bichet

Citations

« L'artiste doit aimer la vie et montrer qu'elle est belle. »

Anatole France

 

« Nous, nous voulons être les poètes de notre vie. » 

Frédéric Nietzsche

Un Reportage Vidéo

Bibliographie

POÉSIE

- Expansion d'amour

(Editions J.F.P.F., 1967) épuisé.

- Triptyque :

  . Expansion d'amour
 . Altitudes

  . Douze paraboles pour une jeune fille

(Editions José Millas-Martin, 1970) épuisé.

- De la fenêtre

(Editions Saint-Germain des Prés, 1971) épuisé.

- De la fenêtre

(Editions José Millas-Martin, 1972).

- Mes saisons de Bracieux

   Poèmes pour eux

   Poèmes venus d'ailleurs

(Editions Saint-Germain des Prés, 1973) épuisé

- Parcours secret derrière Orion

(Editions François Villon, 1997)

- Là-bas sont tous les rêves

(Editions Caractères, 2009)

 

MUSIQUE

- Désert II     pour hautbois

Extrait de "Du Fond du Gouffre", durée 7'

(Editions Henry Lemoine, 1986).

- Parcours secret derrière Orion      pour 7 saxophones

(5 saxophones alto mi b, 1 saxophone ténor si b et 1 saxophone baryton mi b), durée 20'

(Editions Van de Velde, 2002).